Samedi 26 décembre
Le 24 et 25 décembre j'ai passé les fêtes de Noël avec ma fille et mon ex. Le 24 nous avons été au cinéma. Comme très souvent, le film a été pour moi le
support pour un voyage intérieur riche en émotions. J'ai pleuré plusieurs fois. Avant j'étais le père de ma fille par devoir et surtout par assignation. Pendant la séance de cinéma j'ai
ressenti pour la première fois avec une intensité très forte la puissance du lien qui me rattache à ma fille. Jamais je n'avais pu ressenti avec autant d'intensité l'amour qui me relie à elle.
A présent je peux et je me donne le droit de l'exprimer. Je découvre réellement la joie d'être parent, de transmettre, de donner. Cela restera le plus beaux des Noël de ma
vie.
En plus de ma transformation physique qui est essentiel, je prends conscience que mon
travail de préparation durant ma transition est aussi de reconquérir la femme que je suis à travers son univers émotionnel, ne plus le refouler. Ma souffrance psychique provenait
essentiellement de là. Le fait de pouvoir laisser exprimer tout cet univers, même partiellement, même temporairement, est une grande libération. J'y accède en m'identifiant à d'autres femmes,
souvent à travers des films (je suis une grande amatrice de films sentimentaux). Je suis une femme très sensible et trés émotive, j'ai la caractéristique de pouvoir exprimer facilement toutes
ces émotions. Le refoulement de cet identité était un vrai poison. Si j'arrive à l'exprimer un peu au quotidien, cela reste très partiel. Je reste prisonnière même si les barreaux cèdent petit
à petit. Le jour où je pourrais m'exprimer socialement dans toute l'intégrité de mon identité ce sera un grand jour. Il y a encore du chemin à parcourir car ma conscience sociale reste celle
d'un homme même si me définis comme transsexuelle. La femme que je suis, reste clandestine. Elle peut s'exprimer à l'intérieur de moi, je n'ai plus peur de la découvir ou que les autres la
découvre mais elle ne peut pas encore exister dans son intégrité. Pour l'instant j'ai obtenu un permis de séjour de plusieurs mois ce qui me permet de vivre à peu près normalement. La pression
est beaucoup moins forte.
Ce matin j'ai revu quelques photos réussis où je suis en fille, quel plaisir de les
revoir, je suis réellement impatiente que ces photos deviennent la réalité. La grande victoire serait que je devienne l'amie de mon ex femme et que toutes les trois avec ma fille on forme enfin
une sorte de "famille". Je pense que ce processus est en cours de gestation. Ce que j'ai vécu ce Noël m'a rassuré, je crois que c'est possible et je pense que c'est partagé. Je sens que mon ex
s'y prépare. Le divorce, paradoxalement, dans notre cas, va sauver notre famille. Pour l'instant c'est pas simple car Chantal me renvoie, plus que les autres et même à son insu, par sa simple
présence, à mon identité sociale masculine, ce qui ne simplifie pas mes relations avec elle. Celles-ci seront plus spontanée quand j'existerais à part entière.
Quel est cette conscience qui peut affirmer que les attributs sexuels de son corps ne
correspondent pas à sa véritable identité ? Où se trouve son siège dans mon cerveau ? Pourquoi cette conscience ne s'est elle pas révoltée contre ce corps durant toutes ces années
?
Je serais pleinement conscience d'être une femme quand je ressemblerais à une femme,
quand les personnes qui me croisent m'identifieront comme telle.
Actuellement je me construit sur une conscience négative : je ne suis pas une femme
socialement reconnue, je ne suis pas en accord avec l'homme que les personnes perçoivent, je ne suis pas en accord avec mon corps. Sur le plan de l'identité de genre, je ne peux pas m'affirmer
positivement.
Il est sûr que la conscience sociale de son existence domine la conscience
individuelle car l'individu a besoin du regard de l'autre pour mener à bien son existence sociale qui est l'essence même de l'épanouissement individuel. Si le siège de l'identité de genre est
apparemment dans le cerveau (hypothalamus), cette identité ne peut se réaliser qu'à travers le corps.
La dynamique qui m'entraîne repose sur trois phénomènes
:
• une identification très forte à l'univers féminin,
• la mémoire de mes souffrances qui sont les conséquences de la dysphorie de genre et
de son déni,
• l'évolution de mon bien être en parallèle avec les modifications
corporelles.
Extrait d'un texte sur les recherches qui concernent la
transsexualité.
L’étude des grossesses a tout de même permis d’apprendre qu’à la naissance, la région
du cerveau que l’on nomme hypothalamus serait déjà «câblée en dure» ou formée définitivement. On croyait autrefois que vraisemblablement, cette région, siège de l’identité, était masculinisée
ou féminisée durant la phase d’imprégnation par les hormones au stade fœtal. Selon cette théorie, l’identité sexuelle serait donc innée et non acquise. Le fait que les femmes SICA (syndrome
d’insensibilité complète aux androgènes) semblent toujours avoir une identité féminine malgré qu’elles aient des chromosomes XY semble, à première vue, confirmer la thèse hormonale du
développement de l’identité. D’après leur code génétique, ces femmes devraient être des hommes, mais leur résistance aux androgènes résultant d’une mutation génétique en a fait des femmes à
tous les égards (sauf l’absence des organes reproducteurs internes tels que l’utérus et les ovaires). Il semblait alors permis d’envisager que la transsexualité soit peut-être le résultat d’un
processus analogue.
Allant plus loin cependant des scientifiques de l’UCLA (University of California at
Los Angeles) sous la supervision de Phoebe Dewing (2003), ont identifié, à l’aide de souris de laboratoire, 54 gènes qui pourraient expliquer les différences entre le cerveau des femelles et
celui des mâles chez les mammifères. La nouvelle fût d’abord publiée dans le journal Moleculor Brain Research, puis reprise en octobre de la même année dans de nombreux journaux. À la grande
surprise des scientifiques, 18 de ces gènes se trouvaient en plus grande quantité dons le cerveau des mâles, alors que les 36 autres gènes étaient plus nombreux dons le cerveau des femelles, et
ce, longtemps avant la phase d’imprégnation par les hormones. À la lumière de ces découvertes, il semble de plus en plus probable que, dans un avenir proche, le mystère de l’identité sexuelle
soit enfin compris et expliqué par la science plutôt que par des théories approximatives et des suppositions erronées.
Lundi 11
janvier
Une fois que la période de transition est terminée comment nous définissons nous ?
Sommes-nous des femmes ? Sommes-nous des femmes d'origine transsexuelle ? Sommes nous des transsexuelles ?...
J'ai volontairement omis le fameux "3e sexe" dont certains en revendiquent
l'appartenance car cette idée étrange est la négation même d'une existence sociale. Ceci est gérable dans une période de transition (ni homme, ni femme) mais intenable sur le long terme car
cela générera forcément de la souffrance. On existe car on appartient à un groupe social réel, c'est le fondement même de l'identité. C'est justement cette non appartenance au sexe assigné par
nos corps qui est à l'origine de la souffrance lié au trouble de l'identité de genre. Il est donc difficile de concevoir qu'une transsexuelle se contente d'un statut de non appartenance sur le
long terme. Si certains veulent échapper à la classification créée par l'ordre naturel, c'est concevable mais seulement dans un monde virtuel.
En ce qui nous concernent deux choses sont certaines et incontestables, la première
nous ne serons jamais des femmes biologiques et la deuxième nous avons un passé plus ou moins long dans un corps dont l'identité sexuelle n'est pas la nôtre.
Pour les autres personnes qui nous croisent et qui nous fréquentent, surtout ceux qui
ne savent pas, nous sommes tout simplement des femmes.
Reste la manière dont chacune se définit ou se définira. Cette identité est
importante car c'est le résultat d'une histoire, elle nous permet à la fois de nous distinguer et d'appartenir. Elle nous permettra de gérer au mieux les relations avec le monde de ceux qui
sont dans la norme (au moins à ce niveau là), de trouver sa place dans la société qui soit la plus confortable possible, mais aussi de trouver un modus vivendi avec notre passé. Je pense que
cette identité s'est construite à travers nos parcours de vie respectifs dans tous leurs aspects si particuliers.
Quel type de stratégie de vie a été adoptée pour souffrir le moins possible durant
toute la période qui précède la décision d'accepter, en d'autre termes quel sorte de compromis a été choisi ?
Quelle relation nous avons entretenu avec ce corps masculin (rejet jusqu'à
l'automutilation ou soumission à ce corps)
Quel type de transsexualité a-t-on subit ? Était-elle totalement refoulée (seule
émergeait la souffrance psychique), semi refoulé (une longue période d'expériences et d'hésitations) ou totalement assumé depuis le début.
Quelle représentation se fait-on de sa transsexualité ?
Comment se déroule la transition ? en douceur ou
violemment.
Comment l'entourage réagit-il à notre transformation ?
À quel niveau de mémoire sommes nous ? Combien d'années nous séparent du début de
notre expérience dans la vie réelle? Bien évidemment j'imagine que se sera plus confortable pour une personne qui est installée depuis dix ans dans sa nouvelle identité sociale que pour celle
qui vient de commencer son expérience de vie sociale. La mémoire est importante dans l'identité (moi par exemple je me sens comme une femme amnésique)
Quel niveau d'intégration sociale avons-nous atteint en tant que femme ? (vie
associative, vie professionnelle, vie affective, etc).
Bien entendu cette identité est appelée à évoluer dans le temps en accord avec notre
propre progression.
Dimanche 17
janvier
Le bonheur n'est ni un droit, ni un devoir c'est un combat. Personne ne vous attend
quelque part pour vous dire : "Vous êtes quelq'un de bien, vous avez le droit au bonheur". Il faut aller le chercher, le construire et l'imposer à l'indifférence générale. Si vous baissez la
garde et vous décidez d'en finir. Votre absence sera très vite absorbé par le temps et le monde continuera à tourner invariablement. Le suicide est honorable mais si sa cause est le malheur
alors c'est une défaite. Une défaite honorable mais une défaite tout de même.
Le parcours que je fais actuellement avec ma fille a un but : qu'elle prenne
conscience que l'essentiel est dans la qualité et la stabilité de notre relation affective et que mes transformations physiques n'y changeront rien sinon le regard des autres. l'idéal serait
qu'elle soit consciente qu'elles ont même amélioré notre relation. Et pour cela il lui faut lui donner du temps tout en maintenant un certain rythme dans les
transformations.
Pour nous les transsexuelles, changer de sexe n'est pas la voie la plus simple mais
la plus sûr pour continuer à vivre.
Pour moi la principale difficulté est de gérer l'absence de mémoire en tant que
femme. Elle est totalement inexistante. Je dois m'appuyer donc sur la très brève mais très dense mémoire de transsexuelle et un peu sur la mémoire de ma souffrance qui est très longue. Mais ces
mémoires ne sont pas encore celles d'une identité stable. Ce sont des repères qui me permettent d'avancer vers l'inconnu, comme des phares dans la nuit. Je fais confiance à leurs gardiens car
ils m'ont éviter bien des naufrages.
Quoique je fasse, quoique je pense, quoique je ressens, quoique je doute, je
suis porté par une énergie plus forte que moi. Si je lutte contre elle, elle me détruit. Si je lui fais confiance, elle me propulse dans la vie.
Mardi 19
janvier
Par moment je me sens comme un voyageur qui traverse une nuit obscure sans lumière.
Contre toute évidence j'ai une conviction profonde, j'aurais un jour une existence réelle, pleine et entière quand j'aurais le corps qui correspond à mon identité, celle d'une femme. Mon
problème c'est que je ne sais pas ce qu'est d'exister réellement, je ne sais pas quelle femme je suis, je n'ai pas sa mémoire. Seulement un passé de douleurs, de solitudes et de peurs. Je vais
vers l'inconnu, vers la mort de cette identité masculine qui me promet une vie plus heureuse. Puis un jour je mourrais, mais ce sera une mort honorable et digne, entourés de l'affection de mes
proches. Je ne veux pas mourir comme une personne terrée par la peur.
Dimanche 24
janvier
Samedi soir j'ai eu la visite d'un copain, il est le deuxième à me dire que
dorénavant il perçoit clairement la femme que je suis. Sans maquillage, sans s'habiller, sans hormones féminisantes. Quelle belle victoire. Au delà des transformations physiques, je sens que
mon énergie de femme se libère et qu'elle peut enfin s'exprimer. Samedi matin je l'ai ressenti clairement, ce fut très fort, comme un flash qui dura quelques minutes.
Bien entendu ces personnes savent, ils sont plus attentives. Pour les gens qui
ignorent tout, ils me perçoivent encore comme un homme. Mais pour combien de temps dorénavant ?
Curieusement je n'arrive pas à me séparer de cette impression diffuse qu'être un
homme ou une femme cela n'a pas d'importance alors que c'est faux. Cette perception est certainement héritée d'une protection que j'ai mis en place pour minorer ma problématique identitaire.
Être en accord avec le sexe de son corps est fondamentale. Toute ma vie le prouve. Mon but n'est pas de rejeter l'univers masculin pour appartenir au monde des femmes. Cette nouvelle
appartenance sera seulement la conséquence de ma transformation. J'éprouve avant tout une nécessité individuelle de pouvoir vivre en harmonie avec mon corps, principal support de communication
pour une vie sociale harmonieuse et émancipatrice.
Mardi 9
février
Je m'investis beaucoup dans la restauration de ma maison. Non seulement c'est une
occupation qui remplit bien mes week-ends solitaires. En plus c'est un excellent dérivatif qui me permet de penser à autre chose qu'à ma transition. Je me rends compte aussi que cette
déconstruction est une métaphore concrète de ce que je vis dans ma transition. En effet je suis entrain de démolir tout les doublages des murs (placoplâtre) pour mettre en valeur les matériaux
d'origine. Je détruis pour découvrir l'âme de ma maison, c'est un voyage vers son identité, c'est une démarche d'authenticité comme pour celle de ma transition. Je sens que ce projet m'aide
beaucoup et me stabilise. Au sortir des week-ends je suis moins stressé.
Cette maison m'apaise au point que, par moment, j'ai du mal à la
quitter.
Jeudi 18 février
Pour gérer la période délicate de la transition au moment de la THS quand mon corps se transformera pour prendre sa
forme définitive, mon idée était de choisir une période tel que l'hiver pour faire ma THS. Ainsi j'aurais pu cacher mes formes le plus longtemps possibles sous les épaisseurs des vêtements et
quand j'aurais jugé que les choses étaient suffisamment avancées au point qu'il y ai le moins d'ambiguïté possible sur mon apparence, j'aurais pu faire mon coming-out.
Depuis quelques jours je me dis que c'est peut-être pas la meilleure manière de s'y prendre. De toute façon les
personnes qui me côtoient perçoivent les changements. Même si je cache les formes du corps, les gens vont percevoir les modifications du visage. Vaut-il pas mieux communiquer en amont, par
exemple au début de la THS, pour expliquer les véritables raisons des changements qui se sont passés depuis un an et les changements très importants qui vont avoir lieu dorénavant. En
expliquant qu'au fur et à mesure de ma transformation physique, mon mode vestimentaire va lui aussi évoluer.
Je ne suis plus du tout tenter de m'habiller, j'attends qu'une chose avec détermination : la transformation de mon
corps.
On m’a volé ma vie.
Cette semaine j'ai regardé un film dont l'un des héros était le père d'une petite fille. Leurs rapports étaient très
tendres. J'étais très ému, les acteurs étaient excellents dans ces scènes. J’aurais tellement voulu être cette petite fille qui se blottit spontanément dans les bras de son père... ces moments
privilégiés m'ont été définitivement volé pour toujours. La "figure" de mon père fut centrale dans mon trouble d'identité de genre. Il a été à la fois un puissant élément qui m'a permis de
refouler ma transsexualité jusqu'à environ 44 ans (l'année où j'ai enfin pu faire le deuil du décès de mon père qui était mort 15 ans plus tôt). Il a été aussi l'alibi qui a justifié pendant
longtemps mes souffrances psychiques. Je croyais qu'elles avaient pour origine l'exclusion de l'affection de mon père. Je ressentais un profond désarroi de n'avoir jamais été aimé par mon père.
Et ce désamour m'a tourmenté jusqu'à mes 44 ans. Et ces tourments se sont définitivement terminés un an plus tard quand j'ai découvert la véritable raison de mes souffrances et qui était à
l'origine de l'exclusion de l'affection de mon père de peur qu'il découvre la vérité. Je me suis certainement isolé volontairement. C'était une des conséquences et non pas l'origine de ma
tragique existence.
Hier j’ai vu un spécialiste des maladies du cuir chevelu, je lui ai annoncé que j’étais transsexuelle pour justifier
mon traitement androcure. À la fin de la consultation il m’a avoué que quand il m’avait découvert dans la salle d’attente, il ne savait pas si j’étais un homme ou une femme. Il ne pouvait pas
me faire davantage plaisir !!!…
Lundi 22 février
Samedi je suis parti seul chez ma mère pour passer le WE, pour l'informer sur ma transsexualité et du projet de
changer de sexe dans un temps assez court. L'annonce fut plutôt violente pour ma mère mais sa réaction a été très positive. Elle n'a jamais été tentée par le rejet au contraire elle a même eu
peur que je ne veuille plus la voir. Je suis impressionné par sa capacité à rebondir, le coup fut rude, elle a pleuré mais elle n'a jamais montré de signe de tristesse ou de déprime. Bien
entendu elle n'a pas tout compris, il faudra du temps pour intégrer tout cela. J'ai essayé d'être concret et de lui expliquer toutes les conséquences de mon choix. Je pense qu'elle en a mesuré
une partie et je la sens décidée à faire l'effort d'accepter. Elle a pris conscience des souffrances que j'ai enduré et a reconnu mon courage d'avoir tenu toutes ces années.
Pour ma part ce fut une journée très contrastée. Quand je suis arrivée chez ma mère et que je savais qu'après le
repas je lui dirais tout (je ne voulais pas lui couper l'appétit), j'ai eu la très forte sensation qu'un jour, enfin, je pourrais exister réellement. Malheureusement cette joie intense n'a pas
duré et j'ai eu un retour de bâton assez fort : la peur. J'ai mesuré ce WE que les mois à venir vont être très délicats et qu'il va être certainement nécessaire de reprendre ma
psychothérapie. Il va être indispensable de prendre du recul, d'être bien structuré, de faire la part des choses et de garder son sang froid. Bien entendu la peur de l'inconnu est omniprésente
mais je commence à redouter que mon apparence ne soit pas à la hauteur, que ma voix ne suive pas, que l'aspect de mon visage ne change pas suffisamment suite à la THS. Puis reste la question
qui concerne ma fille, comment va-t-elle réagir ?
Mardi 23 février
Il y a des journées où je me sens très bien et je me demande si finalement il est bien nécessaire d'aller jusqu'au
bout. Et si j'arrêtais là ? J'oublie à ce moment qu'il a fallu faire un parcours qui est loin d'être anodin pour en arriver là, pour ressentir ce sentiment de confort intérieur. Il a fallu que
je me transforme physiquement de manière conséquente. À moyen et à long terme il est fort probable que je ne me satisfasse d'une posture intermédiaire.
Hier soir j'ai eu une épilation électrique d'une demi-heure. Je pense qu'il y a un rapport entre cette séance et
cette sérénité. Je suis revenu de mon WE chez ma mère assez stressé et hier soir après l'épilation, malgré la douleur, je suis revenue détendue, désangoissée. J'ai dormi comme un bébé, ce qui n'avait pas été le cas les nuits précédentes. Tout ses
traitements qui transforment mon corps sont réellement curatifs !!
Je me demande quel timing je vais opter pour commencer les œstrogènes ? L'endocrino a fait une allusion lors du
dernier RV que j'ai interprété comme une proposition pour que je commence au mois de mars. Pour l'instant vu l'état de ma barbe (je n'ai pas encore fini de l'épiler, il reste les poils blancs
qui sont encore nombreux) j'ai du mal à m'imaginer de continuer à me raser pendant la transformation corporelle dû au traitement des œstrogènes.
Vendredi 26 février
Je me sens de plus en plus comme un être hybride : ni homme, ni femme. Bien entendu je suis toujours tenté par le
dénie. Je suis entre la peur de l'inconnu, le dégoût fugace d'être une sorte de dégénéré, la tentation de se contenter d'une solution intermédiaire car ma vie va beaucoup mieux. Mais cela
va-t-il durer si je refuse de continuer ma transition ?
J'essaye à l'heure actuelle de modifier ma voix, plutôt de la faire évoluer. J'ai plus en plus de mal à parler comme
avant, c'est de plus en plus difficile et douloureux. Pour autant je ne peux pas encore m'approprier ma voix de femme. J'ai l'intuition depuis longtemps qu'elle existe déjà en moi. Il me faut
donc une voix intermédiaire. La solution est de ne plus me servir de ma poitrine comme caisse de résonance mais de ma tête. Je sens que je bloque quelque chose au niveau du larynx pour que la
voix ne descende pas vers la poitrine. Ainsi ma voix est moins grave. Ce n'est pas toujours facile de l'appliquer au quotidien, les habitudes et la peur me font déraper. Je m'entraîne aussi
quand je me parle tout seul à voix basse. J'essaye de m'approprier ma nouvelle identité vocale. Une fois que cette voix de tête sera acquise, il ne restera plus qu'à féminiser les intonations.
Ceci sera réellement possible quand, à travers mon corps, je me percevrais comme une femme et non comme encore un être hybride.
Ce qui me surprend toujours c'est mon évolution dans mes rapports avec les autres. Avant, tout était prétexte pour
me tourmenter, les moindres remarques, les moindres gestes, étaient interprétés comme une exclusion. Dorénavant j'ai la sensation que plus rien ne m'atteint. Je n'attends plus grand choses des
autres, je suis totalement apaisé.
Lundi 1er mars
Pour le coming out vis à vis de ma fille, je reste optimiste. Je ne pense pas qu'elle sera totalement surprise quand
elle apprendra la nouvelle même si elle ne peut absolument pas mettre de mot sur ce qu'elle a perçu et ce qu'elle perçoit actuellement. En effet je reste persuadé que ma fille a depuis très
longtemps perçu l'importance de mon malaise. Un jour, alors qu'elle était à l'école maternelle, elle m'a offert une grande peinture qui devait me représenter. Les couleurs, le dessin, tout
indiqué que j'étais en souffrance. Bien entendu chaque fois que je me transforme cela crée un malaise mais elle n'a jamais exprimé un rejet durable.Depuis que j'ai commencé ma transition, nos
relations se sont améliorées, je pense qu'elle perçoit ces changements positifs. Pour ce qui est de la méthode que j'ai adopté : des changements progressifs mais réguliers, je pense que cela la
prépare bien à l'inéluctable, à la "mort" de son père. Elle aura bien entendu besoin d'un père. Face à cette échéance il est indispensable de lui proposer un projet et bien entendu qu'elle
l'accepte. Je ne vois qu'une façon de lui présenter nos futurs rapports. Je serais toujours un "père" pour elle dans ma façon de me comporter, mais j'aurais un corps de femme. Elle aura 2
mères, mais l'une gardera le rôle qu'est attaché à celui du père. Cela se voit souvent dans les couples homos où selon le tempérament de chacune, l'une ou l'autre adoptera le rôle
traditionnellement réservé à l'homme ou à la femme. Cette situation sera traumatisante pour ma fille mais c'est un compromis nécessaire si elle veut garder ses 2 parents en vie. Pour le mot
père, il serait nécessaire du supprimer l'obstacle en changeant les habitudes. On lui proposera d'appeller ses parents par leurs prénoms.
Mardi 2 mars
Si j'ai besoin de parler de ma transsexualité à d'autres personnes c'est j'éprouve la nécessité qu'elle est uns
existence sociale. Pour autant je ne ressens pas le besoin de recevoir l'assentiment des autres. Quelque soit la réaction de la personne qui reçoit le message, elle est sans importance pour
moi.
Je vais voir l'endocrino le 11 mars. Lors de notre dernier RV, il y a 6 mois, il m'avait dit que je devais réfléchir
à ce que je voulais faire. J'ai compris à l'époque qu'il allait certainement me proposer le traitement aux œstrogènes au prochain entretien. Si c'est le cas je vais certainement refuser et le
reporter à plus tard. J'ai pris cette décision, non sous l'emprise de la peur, mais après une prise conscience. Bien entendu j'ai aussi la trouille et le vertige mais j'ai pris garde qu'elle
n'influence en rien ma décision d'aujourd'hui. J'ai donc décidé de reporter mon traitement car je m'imagine mal continuer à me raser tout en prenant des hormones qui vont suffisamment
transformer mon corps pour me trouver dans une situation qui ne sera pas confortable à vivre. En effet le laser n'a pas supprimé les poils blancs du visage et il faut les épiler un à un à
l'électricité, ce qui va prendre plusieurs mois. Je viens aussi de commencer l'épilation du torse et d'une partie du dos. Je souhaite que ma transition se déroule dans des conditions les plus
favorables, en tout cas pour ce qui concerne les éléments que je peux maîtriser. Je ne suis pas à quelques mois près
Quand est-ce je me sentirais prêt ? Quel est l'élément déclencheur qui me fera prendre la décision de rentrer dans
un processus irréversible ? Est-ce que ce sera quand un maximum de caractères sexuels secondaires auront disparu ? En dehors d'une partie de la pilosité, il reste la pomme d'Adam dont je vais
essayer de programmer la correction au plus tard cet été. Restera la voix qui ne devra pas me poser de problème quand je m'identifierais socialement comme une femme. Le moment sera peut-être
venu de faire le traitement œstrogènes quand je pourrais m'habiller en femme sans me sentir déguisé, ce n'est pas encore le cas à l'heure actuelle.
Je vais vraiment vers l'inconnu, guidée par mes seules intuitions et réflexions.
Jeudi 4 mars
Je vis à l'heure actuelle une période de doute important. En effet, j'ai la sensation que je ne vais pas y arriver.
C'est certainement lié à l'échéance du 11 mars prochain. Je me rends compte que je ne suis pas prête pour commencer le traitement œstrogène et bien entendu cela me fait
douter.
Par contre si j'émets le projet de tout arrêter cela se traduira obligatoirement par un retour en arrière et pour
moi, c'est totalement inenvisageable. Donc si je ne peux pas m'arrêter, je dois avancer et continuer à me préparer jusqu'au jour où je serais enfin prête pour qu'enfin le papillon puisse sortir
de sa chrysalide. Il est vrai que la mutation de cette insecte ne se déroule pas n'importe comment, elle obéit surement à des règles biologiques précises.
Je me rends compte quand je laisse exprimer ma vraie nature (celle qui vient des tripes) à quel point elle est
imprégnée de gravité et de tristesse. Mon humour est noir et cruel comme la vie l'a été pour moi. Je suis conscient de plus en plus du décalage qui m'a séparé des autres. Je suis tout le
contraire de la légèreté. Je suis sombre et profond... mon expérience de vie laminée par la souffrance m'a plongé dans des profondeurs que je n'aurais jamais dû connaître, j'ai découvert des
aspects de mon âme très inquiétants. J'ai trop longtemps marché sur le fils du rasoir pour ne pas croire que le monde autour de moi n'est pas hostile.
Quel est la part de ma personnalité qui est liée à mes gènes et celle qui est liée à mon expérience existentielle ?
Si je n'avais pas eu ce trouble d'identité de genre, j'aurais certainement été une femme optimiste, peut-être même légère. Dans les jours fastes, je suis quelqu'un qui est plutôt gaie, qui aime
le contact. Je n'ai pas une nature a ressassé car j'oublie assez rapidement les moments douloureux. Bien entendu cela ne dure jamais très longtemps et mes démons me rattrapent rapidement. Mes
angoisses sont comme un marécage dans lequel je m'embourbe, je peux perdre pied mais je ne me suis jamais encore noyé. Par contre c'est certainement grâce à ma deuxième nature, l'optimiste, que
j'ai pu dépasser les forces négatives qui me tirent en arrière et qui me détruisent.
Apercevoir une femme à laquelle je pourrais m'identifier me renvoie à mon image corporelle et me renvoie à mes
angoisses, je n'existe pas. Mon existence est nié par l'évidence de mon corps. Je suis auto exclue
Passer le cap d'une soirée peut être une épreuve pour moi, chaque fin de journée nous rappelle à notre statut de
mortel, la nuit nous renvoie à nos angoisses. À mes angoisses de femme clandestines, exclue de la vie sociale car je ne peux vivre à visage découvert. Ma vitalité ne peut s'exprimer totalement
tant que je ne serais pas une femme à part entière. Cette force se retourne contre moi chaque fois que je fais l'expérience d'une "petite mort".
Mardi 9 mars
Je cherche une fantôme, elle se manifeste très régulièrement et peut-être très violente. Comme tout les fantômes, à
part leurs impacts sur l'environnement personne ne la vu et personne ne sait qui elle est vraiment. Ce fantôme disparaîtra ou plutôt se transformera quand je pourrais lui donner un
corps.
Comment cette femme peut-elle exister quand, pendant 45 ans, j'ai nié son existence et que je me suis persuadée que
j'étais un homme au point d'avoir totalement refoulé une partie de mon identité. Cette femme a-t-elle des chances d'exister réellement un jour ? Pourra-t-elle sortir un jour de cette totale
clandestinité dans laquelle je l'ai maintenu durant si longtemps ? Comment construire une existence sociale à cette femme en dehors de lui donner un corps ? Mes références, mes repères, ma vie
sociale restent celle d'un homme. Je prends le risque de tout détruire pour une inconnue, de lâcher la proie pour l'ombre. Cette ombre qui vous échappe. En effet faire une transition c'est un
peu comme courir après son ombre. Cette ombre est omniprésente, elle est menaçante et douloureuse, elle ne vous quitte jamais. Vous vous retournez, elle a disparu. Je lui ai envoyé des signes,
je lui ouvert des portes pour qu'elle puisse s'exprimer à travers les transformations corporelles.
Ma soumission à mon image corporelle de naissance indique-t-elle un fonctionnement psychologique qui ne facilitera
pas ma transition ? La transformation de mon corps devra-t-elle être suffisamment avancée pour parler de moi au féminin ? La plupart des trans se révoltent contre la tyrannie de leur corps
(cela peut aller jusqu'à l'automutilation). Je n'ai pour ma part jamais rejeté mon corps en partie ou en totalité. J'ai seulement ressenti un profond malaise par rapport à l'identité qui est
lié à ce corps de naissance. Si j'ai fini par admettre ma transsexualité c'est entre autres par épuisement mais aussi par volonté de comprendre toutes les nombreuses souffrances psychiques qui
ont pollué ma vie. Je ne trouverais certainement jamais la force de me "révolter" contre ce corps pour me projeter et franchir le pas décisif et basculer. D'où viendra l'énergie qui permettra
de dépasser ma peur si ce n'est pas la révolte et le rejet ? Pour l'instant tout ce que je fais me rapproche petit à petit d'une apparence féminine mais je reste identifié comme masculin par
les autres et moi même.
La rénovation de ma maison progresse et m'occupe beaucoup le WE, c'est très bien car je ne m'ennuie pas du tout.
Cette activité m'occupe à la fois le corps et l'esprit. C'est un excellent dérivatif au point que j'oublie tout, même ma problématique.
Jeudi 11 mars
RV à Bordeaux avec le professeur R, endocrinologue. Au delà de l'aspect purement médical, ces voyages sont toujours
des moments privilégiés pour faire le point. Je mesure ce jour à quel point je suis toujours déterminée à poursuivre ma transition surtout après avoir traversé une période de doute importante.
Comme je l'avais pressenti lors de notre dernier RV, le Pr R m'a proposé de commencer le traitement oestrogène. Comme je l'avais prévu, je lui ai proposé de reporter le traitement à plus tard.
Sans me demander de me justifier il m'a expliqué qu'il comprenait que j'avais besoin d'un délai de réflexion même si la plupart des trans c'est souvent l'urgence qui prévalait. Je lui répondis
que ma détermination n'était pas entamée mais que je ne me sentais pas prête physiquement à prendre un traitement définitif et que je souhaitais que mon traitement hormonal non réversible se
déroule dans les meilleures conditions possibles. Il m'a répondu que les oestrogènes est un anti androgène et qu'il faciliterait cet étape. Je lui ai alors demandé si c'était possible
d'augmenter le traitement androcure pour augmenter son impact sur mon organisme, ce qu'il a accepté en doublant les doses. J'en espère des résultats surtout sur l'affinement de la peau et bien
entendu sur la pilosité.
La proposition du professeur R de commencer le traitement oestrogène aussi rapidement valide la légitimité de ma
transition, je l'ai vécu comme reconnaissance. Est-ce qu'une validation d'une autorité médicale m'aide à passer le pas ?
Bordeaux et Paris resteront les villes de ma transition. J'ai malgré tout une préférence pour Bordeaux, la proximité
de l'océan, la région et son identité culturelle liée au sud ouest, l'identité de la ville dont le caratère métissé et latin sont beaucoup plus fort que je ne l'imaginais. Sa dimension qui
reste à taille humaine. Cette région est une option pour beaucoup plus tard si je souhaite partir pour recommencer ma vie ailleurs quelque part entre Arcachon et Bordeaux.
Je constate à quel point le contexte joue sur mon humeur. Me retrouver à Bordeaux pendant 24 h, dans un contexte qui
favorise l'action dans ma transition, me libère et ceci s'est renouvellé à chaque fois. Une fois le séjour terminé et que je suis dans le train et qu'au final je vais retrouver le contexte
social quotidien, je ressens une dégradation de mon humeur.
Dans le train je me suis attelée à lire un livre sur les rapports père fille. Sur la couverture il y a une très
belle photo noir et blanc où l'on voit un père qui est en "adoration" devant sa fille qui, elle même, irradie de ce désir paternel. En un éclair je me suis projetée dans cette petite fille, la
réaction fut immédiate : une douleur intense a fait jaillir un flot de larmes. Je mesure à quel point la douleur reste puissante. J'ai toujours souffert de cette exclusion affective qui était
majorée par le fait que je n'en connaissais pas la raison précise.
Vendredi 12 mars
J'ai compris pourquoi j'ai reporté la prise des œstrogènes. Perdre les attributs liés à la masculinité est
totalement souhaité et assumé. Cela provoque un bien être qui a été nouveau pour moi et qui perdure. Je me rends compte à présent que la prise des hormones féminisantes est une nouvelle étape.
Dorénavant je vais acquérir les attributs féminins. Cette nouvelle étape n'est pas la continuité du processus que j'ai entamé depuis un peu plus d'1 an. Si mon corps n'est pas prêt (je n'ai pas
encore terminé la première étape), ma tête ne l'est pas non plus.
Des hypothèses sont possibles :
- les deux sont liées, dans ce cas il faudrait attendre que la première étape soit terminée pour que la nouvelle
puisse.
- les deux sont indépendantes, dans ce cas il faudra trouver le processus qui déclenchera la nouvelle
étape.
- les deux sont à la fois liées et indépendantes, il est nécessaire que la première étape soit terminé pour qu'un
processus indépendant démarre une nouvelle étape. Je ne peux pas seulement me contenter de finir la première étape et attendre. Car se démasculiniser n'est pas devenir une femme.
Je pencherais plutôt pour cette dernière hypothèse.
Mercredi 17 mars
Le processus qui permettra de commencer la nouvelle étape c'est de commencer une vraie expérience dans la vie réelle
même à temps partiel. En effet il m'est difficile de la commencer sans avoir aboli le maximum d'attribut masculin visible socialement (situation clivante). Pour autant ce ne sera pas suffisant
et je ressens fortement qu'une expérience réelle me sera nécessaire pour que cette femme quitte une sorte de virtualité. Il faut la faire vivre pour qu'elle soit possible. Si en septembre, pour
le prochain RV avec le Pr R, j'y vais habiller c'est que je serais prête physiquement et psychiquement. Une nouvelle femme sera née d'un point de vue sociale.
Dimanche 21 mars
Restaurer ma maison me permet à la fois de ne pas m'ennuyer durant les WE et les vacances mais aussi d'avoir un
dérivatif et de penser à autre chose qu'à ma transition. Je me rends compte que cette restauration me passionne tellement qu'elle a tendance à m'absorber complètement. Je suis tellement
concentré sur ce chantier que j'ai tendance à négliger ma transition. A l'excés je me rends compte qu'elle flatte ma tendance naturelle à vivre dans ma bulle et de m'isoler du monde au moins le
temps des WE et ainsi de ne plus être en souffrance. Je me rends compte que j'obéis à nouveau à une tendance forte de mon fonctionnement psychologique. Je suis entrain de reproduire un
comportement identique à celui d'avant la prise de conscience. Je suis toujours tenté par la fuite et l'isolement. Si je n'y prends garde c'est un piège qui peut mettre à mal ma
transition.
Autant le WE, isolée dans ma bulle chez moi, le spectre de la souffrance s'éloigne. Je vis seule dans une maison
située dans un un petit village très peu peuplé. Autant la semaine, quand je reviens à la "civilisation", je retrouve le stress même si celui-ci est atténué par rapport à avant.
Ma tentation est toujours l'isolement. Ai-je réellement le choix si je ne veux pas souffrir en attendant que ma
transition soit terminée. Cette tentation est, bien entendu, renforcée par la peur. Il faut que je trouve un équilibre entre action pour mener à bienma transition et ma protection pour pouvoir
tenir moralement. D'où la nécesité de prendre du temps pour réfléchir et écrire comme je le fais ce matin.
J'ai compris pourquoi les rapaces nocturnes m'ont toujours fasciné. Leur apparence physique, tout en rondeur et en
douceur, peut être apparenté aux valeurs féminines. Cet aspect conjugué à leur capacité de survivre dans un milieu qui nous paraît si hostile, celui de la nuit qui est une métaphore de la mort,
doit me toucher particulièrement. Ces rapaces noturnes incarnent la vie qui continue malgré la mort.
Cela fait 10 jours que j'ai doublé mon traitement anti androgène et tout ce passe bien, pas d'effet secondaires
notoires néfastes.
Mardi 23 mars
Pourquoi je ressens ce mal-être quand le soir arrive et ceci tout les jours sauf les WE? Il est lié à ma
problématique mais je n'ai pas encore compris tout le mécanisme de cette souffrance qui, il faut le dire, m'a toujours poursuivi, ce n'est pas nouveau. Ce mal-être est certainement lié à
l'arrivée de la nuit, au passage, à ce cycle quotidien de cette petite mort qui revient sans cesse. Je suis angoissée. Je suis hantée par cette mort qui rôde, qui me tourmente car je suis
encore en partie morte. Je fais encore partie des mondes des morts, des clandestins de ceux qui n'ont pas le droit d'exister, qui sont exclus . Si je ne rejette pas mon corps c'est mon corps
qui me rejette, qui nie mon existence. Il est si difficile de lutter contre cette évidence qu'est ce corps, qui s'impose encore très fortement à mon esprit malgré les transformations. Toute
cette pression à travers le regard des autres que je vis dans ma vie sociale durant la journée, me plonge dans un mal-être nocturne le soir venu. Je ne veux pas prendre d'anxiolitique car il ne
faut pas oublier. Le but est de soigner la souffrance en supprimant les causes.
Vendredi 26 mars
La mort est une frontière qui abolie tout : nos valeurs, la raison, la conscience, la vie. On peut raisonner ce qui
nous entoure mais on ne peut pas raisonner la mort. Elle nous renvoie à notre impuissance, à notre petitesse, elle nous rend humble. Elle est une frontière absolue qui nous maintient dans notre
humanité en tant qu'espèce mais aussi en tant que valeurs. C'est l'apprentissage de la mort au quotidien à travers la mort des proches, mais aussi à travers la souffrance qui nous rend plus
humain, plus indulgent, plus tolérant. La mort aura toujours le dernier mot, elle est universelle, elle est le grand architecte qui ordonne l'univers, qui donne un sens à nos pauvres vie,
qui permet la vie car sans la mort point de vie sur terre. En permettant la fin, elle permet le commencement. De la destruction né la création. La mort n'est ni notre ennemie, ni notre alliée,
elle est tout. Elle est la force qui embrasse l'univers.
Si je parle de la mort c'est que nous parlions souvent d'elle avec cette amie très proche qui est morte hier à 57
ans après une opération du cœur. Nous partagions les mêmes préoccupations. Elle m'aimait comme un sœur. Nous étions très proches. Elle était précieuse car elle m'a aidé à grandir. Elle était le
parfait exemple d'une humanité authentique car elle a été forgée dans l'apprentissage de la souffrance et de la mort.
Mardi 30 mars
Du rejet de mon corps.
De ce corps qui me persécute, je dois cesser de subir, je dois me révolter. Je dois me reconstruire
psychologiquement pour ne plus accepter l'assignation forcée, le dictat de mon corps. Seule la souffrance m'a amené à accepter ma transsexualité, à modifier mon corps en conséquence. Toutes ces
transformations ont apaisé ma douleur et à donner un sens à ma vie. La souffrance seule sera-t-elle suffisante pour accepter d'être une femme ? Il va falloir trouver la force de détruire pour
reconstruire. Je dois prendre le dessus et renverser le rejet.
Jeudi 1er avril
Hier soir j'ai tenté une expérience, comme d'habitude je n'étais pas très bien. J'ai donc essayé de m'approprier mon
corps de femme par mon imagination. J'ai visualisé mon corps en fermant les yeux, les conséquences se firent sentir très rapidement : les souffrances latentes se sont largement atténuées. Une
preuve supplémentaire de ma dysphorie de genre. C'est aussi la preuve que ces souffrances de fin de journée sont liées directement à cette dernière et non pas à une dépression ou tout autres
phénomènes.
Vendredi 2 avril
Je me demande si je ne suis pas moi-même le premier obstacle à ma transition et qu'une partie de moi ne souhaite
qu'une chose : pouvoir échapper à ce destin. J'ai certainement eu cette certitude toute ma vie sans en être réellement conscient et cette certitude à sûrement été le ressort principal du
refoulement. Pour cela j'ai usé de nombreuses stratégies, j'ai opté pour une conduite d'évitement qui m'a mené plusieurs fois au bord du gouffre.
Au final j'ai 3 possibilités, soit j'accepte et je vais au bout de ma transition, soit je me suicide ou soit je
continue à "vivre" sans aller jusqu'au bout de ma transition. Les 2 premières sont moralement les seules acceptables. Si la deuxième est une défaite elle reste honorable car elle mettra un
terme au mensonge. Donc si je veux, conformément à une certaine idée de la dignité, continuer à vivre, je dois aller jusqu'au bout.
Mercredi 14 avril
Le décès de mon amie M. m'a touché de plein fouet. Non seulement ce fut douloureux d'un point de vue sentimental,
mais sa disparition m'a fragilisé sur le plan psychique. Il y a des dégâts collatéraux. Je supporte de moins en moins bien mon identité masculine. J'ai repris le travail aujourd'hui après 5
jours de vacances et je suis en pleine crise. Cette souffrance est mêlée au chagrin de la disparition de M., je me sens si vulnérable. Je suis envahie par la mélancolie et je me sens si
fatiguée.
Jeudi 15 avril
En cette période de crise, il y a beaucoup de stress, c'est très à vif à l'intérieur de moi.
J'ai certainement inventé des stratégies qui me permettent de souffrir le moins possible et qui rendent possible une
vie sociale minimale. Travailler sur ordinateur est aussi un moyen de m'isoler des autres.
Quand je suis en souffrance le lien entre la cause et ses conséquences n'est pas toujours évident. Exemple : le soir
je cristallise souvent tous les stress qui ont été accumulés et qui ne m’ont par trop perturber durant ma journée de travail. Le décalage temporelle fait que le lien n’est pas
direct.
Agir pour me transformer physiquement est le seul moyen pour contrebalancer cette tristesse infinie et mortifère qui
me dévore de l'intérieur.
Tout ce qui me protège de la souffrance retarde mon coming out. Il est pourtant difficile de ne pas me protéger pour
pouvoir tenir le coup car une transition c'est très long.
Lundi 19 avril
Les mécanismes psychologiques qui ont organisé mon refoulement perdurent encore. À part les crises graves, le
lien entre mes souffrances quotidiennes et mon trouble d'identité n’est pas toujours direct, il est très souvent différé. Bien entendu l'addition se paie toujours à la fin de la journée.
Il est nécessaire que je lutte contre tout mécanisme de refoulement qui est préjudiciable à ma transition et qui tente toujours de cacher l’origine de mes souffrances
En comparaison d’autres amis de M, je me rends compte que j'ai mis fin plus rapidement à mon chagrin suite à son
décès, j'ai déjà tourné la page depuis un certain temps. En fait cette attitude me protège. Ce que j'ai vécu pendant et juste après les obsèques m'a beaucoup fragilisé sur un plan psychique. Je
ne peux faire perdurer une crise qui est si destructrice.
Mardi 20 avril
Une partie de mon identité n'a pas le droit d'exister donc de vivre, donc, quelque part, je suis morte. Mon combat
actuel est de faire vivre cette identité qui est morte, une partie que je ne connais pas et pour cause on ne connaît pas quelqu'un qui n'a jamais vécu, qui est mort-né
La
légitimité de ma propre vie n'est pas très forte. Par période je dois affirmer avec vigueur que j'ai le droit de vivre pour contre balancer une force mortifère toujours
active.
Lundi 26 avril
Samedi soir j'ai accompagné ma fille qui voulait voir un match de basket. C'étaient des équipes d'hommes. Face aux
démonstrations de puissance des 10 joueurs, immédiatement je me suis sentie femme comme jamais je ne l'avais ressentie jusqu'à présent. Je n'éprouvais aucun malaise intérieur, pour autant je ne
cherchais pas le contact avec d'autres pour éviter le clivage. Je ne m'interdis plus d'exprimer mon identité intérieurement, ma transformation corporelle me le permet car l'écart entre
l'apparence de ce corps et ce que je suis s'amenuise.
Par moment je suis conscient du malaise que je peux provoquer chez les autres
par mon aspect. Je ressemble de plus en plus à un être étrange. Cette phase de transition qui a amélioré mon état psychique, n'est pas pour autant une situation
satisfaisante.
Mardi 27
avril
Samedi j'ai été me renseigné pour des compléments capillaires. La femme qui m'a accueilli a été très gentille avec
moi. Elle m'a conseillé un produit qui m'a bluffé. C'est un fond de teint pour le cuir chevelu. En effet elle a coloré la peau aux endroits où mes cheveux ne sont pas assez denses et l'alopécie
a visuellement disparu. Cette solution est bien adaptée à mon type de calvitie qui est diffuse, elle est aussi intéressante car elle est facile à mettre en œuvre, pas trop coûteuse et efficace
car l'effet a duré jusqu'au jour où je me suis lavé les cheveux soit 72 heures plus tard. Pourtant cette solution ne me satisfait pas totalement car j'ai l'impression de tromper les autres, on
est plutôt dans le domaine du maquillage, du camouflage. C'est incroyable cette exigence d'authenticité qui m'anime. Il faudra pourtant que j'accepte un minimum de tromperie pour avancer tant
qu'il n'est pas possible de faire autrement.
Je m'immerge dans ma douleur. Le rapport entre la souffrance et l'aspect masculin de mon corps doit être vécu comme
direct. Alors je trouverais peut-être la force de donner à ce corps son identité féminine qui me permettra d’exister.
Mercredi 28 avril
Cette histoire de fond de teint me perturbe. Je sais que c'est la solution en attendant la 2e greffe car elle est
efficace sans investissement important ce qui est un gros avantage pour une solution qui se veut être temporaire. En fait ce qui me gêne c'est de me maquiller pour être une femme. Par contre,
être une femme et me maquiller pour cacher quelques imperfections physiques cela ne me gêne pas et c'est tout naturel.
De temps en temps je regarde des images de vulves ou de poitrine féminine pour prendre conscience de mon futur
corps. Cela ne fonctionne pas, je n'arrive à m'approprier ces morceaux de corps qui restent la possession d’une autre personne. Par contre si je fais disparaître mon sexe entre les jambes, j'ai
alors un retour positif. Il n'est pas question de changer de corps, il doit seulement se transformer. Ce n'est pas d'un échange standard dont j'ai besoin mais de quelques modifications qui me
permettront d'être identifié comme une femme. C'est aussi pour cette raison qu'il est très difficile de se projeter à travers une autre femme pour réaliser ce que je suis.
Mercredi 3 mai
Dorénavant j'en suis sûr, les mécanismes de refoulement sont encore en place. Ceux-ci ont empêché que je rejette mon
corps en supprimant tout lien direct entre la cause des souffrances qu'est la dysphorie de genre et ces conséquences sur ma vie sociale et ma santé psychique.
L'ordinateur a été pour moi l'outil qui m'a permis d'avoir une activité professionnelle. En effet il m'a permis de
ne plus utiliser ma main pour écrire ou pour créer. Ces activités manuelles ont toujours été ou sont devenues douloureuses. Écrire est une activité qui est liée intimement à l'identité, j'ai
toujours de la souffrance à écrire manuellement. Je me souviens que j'ai très vite utilisé la machine à écrire de ma mère pour écrire mes poèmes d'adolescent. J'ai revu il n'y a pas longtemps
mes cahiers d'école et l'on perçoit bien toute la souffrance d'exister dans cette écriture torturée. L'autre avantage de l'ordinateur et qu'il me permet de m'isoler un peu et de limiter le
stress lié au contact des collègues. En effet je ne pense pas que je pourrais travailler en permanence avec d'autres. Et si je redoute le travail solitaire c'est qu'il entraîne d'autres
souffrances. Grâce à l'ordinateur j'ai obtenu une vie sociale minimale : une vie professionnelle.
Lundi 10 mai
Pas facile de sortir de la clandestinité quand beaucoup de choses vous ramènent dans votre prison.
Ma souffrance quotidienne peut-il être le seul ressort qui permettra d’accepter que je devienne une femme du point
de vue social ? Cette souffrance par contre me renvoie à mon trouble d'identité, à l'anomalie. Cette souffrance m'a amené à trouver des solutions pour l'apaiser (dévérilisation du corps),
ce qui a été efficace.
Du point de vue du raisonnement, je suis convaincu que le seul moyen efficace de mettre fin pour toujours à cette
souffrance, c’est d’aller jusqu’au bout de ma transition. Pourtant je sens vite la limite du raisonnement et de l'argumentaire. Je sens une résistance intérieure.
Aujourd'hui je ressens bien le besoin de fuir, de me cacher, de ne voir plus personne, je prends sur moi pour ne pas
être agressif. Elle est là la tendance forte de mon comportement psychologique : refouler la cause de ma souffrance et fuir pour ne plus souffrir. Si j'obéis à cette tentation (ce que j'ai fait
une bonne partie de ma vie) alors commence une autre souffrance, celle de la solitude. Même si celle-ci est atténuée par rapport au passé, la solitude est toujours mon lot quotidien car une
souffrance isole toujours celui qui la subit surtout si elle provient d’une maladie que les autres ne connaissent pas ou ne comprennent pas.
Si j'avais une baguette magique, supporterais-je une transformation immédiate ? Après une période de vertige
et d'adaptation et si le résultat est satisfaisant je pense que oui. De toute manière si par magie on peut aller dans un sens, on peut aussi revenir.
Comment définir cet entre-deux ? Je suis comme englué, sans mémoire, sans repère, cette existence est une
souffrance. Si les transformations qui ont été réalisées me soulagent, elles n'ont pas été déterminantes pour remettre en question mon identité sociale. Elles me permettent seulement
d’atténuer les conséquences de ma dysphorie de genre.
Est-ce la durée de cette transition qui est problématique ? Est-ce que l'on redoute plutôt le moment où l'on bascule
? Ou bien les deux ?
Avant j'étais perdu dans un océan au coeur de la nuit. Cette mer était sans arrêt agitée et j'ai essuyé quelques
tempêtes où j'aurais pu sombrer. Aujourd'hui je suis sur un radeau, la mer est moins tempétueuse et la nuit s'est éclaircie, je peux me guider grâce aux étoiles. Pour autant je ne suis pas
sauvé, il est encore possible que je sombre.